Marafa Hamidou Yaya déclare : « J’ai conseillé à Paul Biya de ne pas se représenter, j’en paie aujourd’hui le prix fort ».

Publié le par Action Solidaire Pour Marafa (ASMA)

Marafa Hamidou Yaya déclare : « J’ai conseillé à Paul Biya de ne pas se représenter, j’en paie aujourd’hui le prix fort ».

 "LE COURAGE D'UN PEUPLE EST FAIT POUR SERVIR LA DÉTERMINATION DE SES HOMMES POLITIQUES ET LA FORCE DE LEUR AMBITION, IL N'EST PAS FAIT POUR Y SUPPLÉER".

Injustement accusé de détournement de fonds alloués à l'achat de l'avion présidentiel, et répondant à une convocation chez le juge d'instruction, le 16 avril 2017 cela fera cinq ans que Marafa Hamidou Yaya ancien Secrétaire Général à la Présidence de la République du Cameroun et ex-ministre de l'Administration Territoriale et de la Décentralisation avait été directement placé sous mandat de dépôt à la prison centrale de Nkondengui et transféré le 25 mai 2012 dans un Camp militaire.

 

Nul n'a perdu de vue que pendant son procès il a rétabli la vérité sur cette affaire et malgré l'absence de preuves de culpabilité, Marafa a été condamné et purge une peine de 20 ans de prison dans des conditions inhumaine de détention, avec une santé délicate et fragile. Victime d'acharnement, Reconnu Prisonnier politique par les Instances et toute la communauté Internationale,

C'est un Marafa combatif et plus qu'à jamais déterminé que le Magazine Jeune Afrique à interviewé et en voici la teneur.
 


Jeune Afrique : - Comment allez-vous ?

Marafa Hamidou Yaya: - Ma santé physique se dégrade au fil du temps. Bien avant mon arrestation, j'avais demandé l'autorisation d'aller effectuer des traitements et contrôles prévus à l'étranger, cela m'a été refusé. S'agissant de l'épisode récent pour lequel j'ai dû être hospitalisé, l'infection a pu être maîtrisée grâce à la diligence et à la compétence des médecins du Centre des Urgences de Yaoundé. Je me sens bien mieux.

J-A: - Il y a cinq ans, votre vie basculait par le fait de votre arrestation et de votre incarcération. Avez-vous le sentiment que cette période de privation de liberté vous affaiblit ou vous rend mentalement plus fort ?
M-H-Y: - Si l'objet de cette machination politico-judiciaire était de m'atteindre moralement, c'est raté . Je suis mentalement plus fort qu'avant.


J-A: - Comment faites-vous pour vous entretenir ? Que pratiquez-vous comme sport ?


M-H-Y: - Mes conditions de détention ne sont guère propices à la pratique sportive : une cellule de 3 mètres sur 4, sans fenêtre, une cour intérieure exiguë, sans abri, que je partage avec mes codétenus. Mais, nombreux de nos compatriotes vivent dans de pires conditions que la mienne, alors je ne m'en plaindrai pas.


J-A: - Vous arrive-t-il d’écouter de la musique ? Si oui laquelle ?
 

M-H-Y: - Mes responsabilités anciennes me laissaient peu de temps pour écouter de la musique, ou pour la lecture. Depuis, je rattrape mon retard. J'avoue être très admiratif des artistes camerounais qui, en dépit d'une politique culturelle quasi-inexistante, rayonnent à l'international, que ce soit dans le domaine de la musique, les arts plastiques ou la littérature. Une romancière camerounaise, IMBOLO Mbue, vient de gagner le PEN/Faulkner Fiction Award, l'un des plus prestigieux prix littéraire américain pour son roman “Behold the Dreamers”, à propos d'un immigré désespéré de devenir citoyen américain. Nos slameurs ne sont pas en reste, et leurs chansons, parfois transgressives, expriment mieux que de longs discours les aspirations et les angoisses de notre peuple, notamment de sa jeunesse.
 

J-A: - Quel livre lisez-vous en ce moment ?
M-H-Y: - La dégradation de ma vue a sensiblement limité mes capacités de lecture. Par conséquent, je lis utile. Récemment, la dernière loi de Finances qui m'a laissé pantois sur les arbitrages budgétaires qui sont faits compte tenu des urgences de l'heure et des enjeux d'avenir. Par exemple, faut-il engager 600 milliards cfa pour la construction de stades de football, quand la sécurité, les infrastructures, la santé, l'école, la décentralisation souffrent cruellement de manque d'investissement ?
 

J-A: - Vous arrive-t-il encore de rêver quand vous dormez ? En général, de quoi ?
M-H-Y: - Bien sûr que je rêve. Mes journées sont aussi monotones que mes rêves sont riches.
 

J-A: - Votre famille vit à l’étranger. Ne pas la revoir vous pèse-t-il ?
M-H-Y: - Oui, cela me pèse. A la veille de mon arrestation, j'avais fait partir mon épouse à l'étranger de peur que l'on puisse entraver sa sortie du pays et la priver des soins médicaux dont elle a cruellement besoin. Je ne l'ai pas revue depuis cinq ans. L'année dernière elle a été hospitalisée pendant sept mois d'affilée. Je m'en veux de ne pas pouvoir être à ses côtés et lui apporter le réconfort dont elle a besoin.
Quant aux enfants, grâce à l'accompagnement et au soutien de quelques amis, ils ont pu poursuivre leurs études. Je suis certain qu'ils comprennent le sens et la justesse du combat que je mène. Ils me procurent beaucoup de satisfaction.
 

J-A: - Le SED est-il une prison conforme aux normes et respectueuse des droits des détenus ?
M-H-Y: - Le SED est d'abord et avant tout un camp militaire. Je suis reclus dans une prison de haute sécurité à l'intérieur de ce camp. Je vis en permanence entouré de soldats mitraillette aux poings, portant casques lourds et gilets pare-balles. Mes droits de visite sont extrêmement limités. Et des brouilleurs ont été installés pour me priver de toute communication. Certains ici considèrent que la prison n'est pas en soi une punition, mais un lieu où faire subir des punitions.
Quant aux autres conditions de détention, elles sont largement connues et je ne reviendrai pas dessus, car c'est le principe même de cette détention que je conteste.
 

J-A: - Le département d’Etat américain vous a reconnu le statut de prisonnier politique. Estimez-vous votre incarcération être une injustice ?


M-H-Y: - Le département d'État américain n'est pas la seule à avoir reconnu mon statut de prisonnier politique. D'autres organisations, comme l'Internationale socialiste, l'ont également fait. Et en avril 2016, lors de sa 75ème session tenue à New York, le Groupe de Travail des Nations Unies sur la Détention Arbitraire, au terme d'une procédure contradictoire de plusieurs mois, et après examen des milliers de pièces fournies par les avocats de l'État et les miens, a rendu une décision demandant ma libération immédiate, et même une indemnisation de mon préjudice.
 

J-A: - Avez-vous le sentiment d’être le prisonnier du président ou celui du système ?
 

M-H-Y: - Les deux. Et si le président BIYA lui-même n'y prend garde, il en sera un jour la victime, car le système qu'il a mis en place n'est obnubilé que par sa propre perpétuation.
 

J-A: - Vous disiez au départ ne pas regretter de n’avoir quitté le pays pour vous soustraire à la justice, à l’instar de Messieurs ESSIMI Menye ou AMBASSA Zang et d’autres personnes qui ont fui. Avec le recul, n’y a-t-il toujours pas l’ombre d’un regret ?
 

M-H-Y: - Je n'ai aucun regret. Au départ, je devais être neutralisé sur la base d'un dossier monté de toutes pièces alléguant que je disposais d'une armée de 6.000 personnes à la frontière, sans préciser laquelle, et prête à foncer sur Yaoundé pour déstabiliser les institutions. Puis ce fut la prétendue affaire de "complicité intellectuelle" de détournement des deniers publics à l'occasion de l'achat avorté de l'avion présidentiel. Et depuis mon incarcération, malgré de multiples enquêtes menées tous azimuts, le pouvoir n'a rien trouvé contre moi.
 

En outre, L'exil est une prison intérieure. Si j'avais fait ce choix, j'aurais sur ma conscience la lâcheté de m'être soustrait aux questions légitimes des magistrats. Je l'ai fait. Le dossier de l'accusation s'est avéré vide. Chacun sait désormais que je suis en prison pour des motifs strictement et exclusivement politiques.
 

J-A: - Monsieur Paul BIYA ne semble pas pressé de prendre sa retraite. Ses partisans lui demandent d’ailleurs de déclarer sa candidature à l’élection présidentielle de 2018. Quel est votre sentiment à ce propos ?
 

M-H-Y: - En 2018, cela fera 36 ans de règne. En la matière, c'est la dose qui fait le poison. En 2011, estimant que tout ce qu'il avait pu faire d'utile pour le Cameroun, il l'avait fait, j'ai conseillé au Président BIYA de ne pas se représenter. Conseil dont je paie aujourd'hui le prix fort. N'avais-je pas raison ? Aujourd'hui,Le Cameroun est devenu un pays qui subit. Il décroche sur tous les plans. Faute de détermination, tous les projets dans le domaine économique, social ou des infrastructures traînent, et sont souvent dépassés lorsqu’enfin ils sont mis en route. À cela s'ajoute que notre unité nationale est à présent prise en otage du fait des mauvaises réponses apportées par le gouvernement à la question anglophone. Ainsi, la décision de priver les régions anglophones de tout accès à internet, depuis plusieurs mois, ne fait qu'accroître la haine et l'irrédentisme.
Dès lors, libre à lui de se représenter en 2018, et de faire appel une fois de plus à la résilience et au courage des Camerounais. Mais, le courage d'un peuple est fait pour servir la détermination de ses hommes politiques et la force de leur ambition, il n'est pas fait pour y suppléer.

 

J-A: - Votre ami Abdoulaye HARISSOU n’a toujours pas été définitivement jugé au bout de plusieurs années d’incarcération. Avez-vous le sentiment qu’il paie sa proximité avec vous ?

 

M-H-Y: - Avant d'être un ami d'enfance, Maître Abdoulaye HARISSOU est un notaire à la réputation établie dans le monde du notariat latin dans lequel il était très actif.

Son incarcération depuis bientôt trois ans est injustifiée, les accusations portées contre lui se sont écroulées au fur et à mesure du déroulement de son procès. J'espère que la justice fera preuve de courage et qu'il sera libéré rapidement.
 

C'est sans doute la notoriété de Maître Harissou qui l'a mis à l'abri du sort réservé à ma secrétaire, madame Christiane SOPPO, qui a été sauvagement assassinée à son domicile. Toutes mes pensées vont à sa famille, qui attend, trois ans après, les résultats d'une enquête qui n'a pas avancé d'un pouce.
 

 

J-A: -Diriez-vous, à l’instar d’autres personnes incarcérées que la prison donne aussi le sentiment d’être dans une position d’infinie faiblesse ?
 

 

M-H-Y: - Pas de faiblesse, non. Mais de désarroi, d'impuissance lorsqu'on souhaite servir son pays. Je ne serai pas le premier homme politique, ni le dernier, hélas, à passer par la case prison pour des raisons politiques. Croyez-moi ça forge l'âme, sans pour autant la durcir. MANDELA disait avec humour : ne faites jamais confiance à un homme politique qui n'a pas connu la prison.


J-A: - Le système carcéral a souvent pour conséquence de casser les repères et de faire perdre confiance en soi. Vous arrive-t-il d’avoir ce genre de doute ?
 

M-H-Y: - La perte de repères et de confiance en soi, cherchez les du côté de mes adversaires, ceux qui par leurs agissements discréditent notre pays.
Et curieusement, la prison est aussi un territoire à énergie positive. On y espère, et y prie. Mais l'espoir n'est pas une stratégie et la prière n'est pas un plan d'action. Alors, je mets ce temps à profit pour travailler sur les sujets qui me sont familiers, le développement économique du Cameroun, la décentralisation, l'enjeu écologique, la sécurité.

 

J-A: - Quels sont vos projets ? Un autre livre en cours d’écriture ?
 

M-H-Y: - Mes projets sont limités par ma situation actuelle. Mais ils sont les mêmes, et ma réflexion a beaucoup gagné en maturité. Un livre, peut-être, si ma vue le permet. Le Cameroun n'a pas seulement besoin d'un chef. Les Camerounais ont besoin d'un projet, d'une idée vers laquelle marcher ensemble.

 

Entretien réalisé par Jeune- Afrique.

 

 

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